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MANURAI

Par où commencer ? Par le début tout simplement.
Je suis tombée enceinte en avril 2021, malheureusement le mois suivant, petite déception, c'est la fausse-couche!
Puis en juin 2021, un test qui revient positif à notre plus grand bonheur ! Étant donné l'épisode précédent, nous avons décidé de ne pas en parler et d'attendre la première échographie pour l'annoncer à notre entourage.
C'est une grossesse différente de mes deux grandes filles, elle est très éprouvante, je passe mes journées à dormir, je n'ai plus envie de rien et une nausée qui s'installe quotidiennement, je suis vidée de toute mon énergie ...
Mais voilà rien d'anormal jusque-là, je suis enceinte !


Je n'ai pas encore pris de rendez-vous chez le gynécologue. Je décide de le contacter une semaine avant les 3 mois. Il me reçoit rapidement la semaine qui suit.
Première petite écho rapide de contrôle pour vérifier que bébé est bien là (Hé oui, il est bien là :-D)... Quel bonheur de le voir à l'écran !
Ensuite, il me donne les ordonnances pour les échographies trimestrielles, une prise de sang à faire ainsi que des compléments pour la grossesse.
Je suis à 12 sa. Je sors de mon rendez-vous je n'arrête plus de rire, je suis la plus heureuse !

Mon conjoint n'a pas pu être là, il est militaire et ne se trouve pas dans la région. À peine sortie, je lui envoie les premières images de notre tout petit ... Et nous rions tous les deux.
Nous faisons déjà nos pronostics sur le sexe du bébé, je crois avoir vu quelque chose entre ses jambes !!!
Je me sens bien, et même mieux, tout va bien, mon bébé va bien.
Le lendemain direction le labo pour la première prise de sang, celle du dépistage de la trisomie.


Une semaine plus tard, arrive le rendez-vous de l'échographie de datation. Je suis reçue par un sage-femme spécialisé dans les échographies fœtales.
Tout le long du rendez-vous, il ne dit rien et reste très silencieux.
Très concentré, il regarde tout dans les moindres détails ce qui est normal...
Quelque chose me tape à l'œil ... Le nez de mon bébé ! J'avais eu aussi cette impression pour ma 2e lors de l'écho 3D, un nez bien rond type polynésien comme son papa ! Là, c'était mon nez, plutôt long, quelle rigolade!
Nous discutons et je me mets à rire en lui disant :
" Au moins un qui aura mon nez! "
Le sage-femme ne peut pas voir mon nez, je porte un masque en raison de l'épidémie de covid.
Et il me répond toujours aussi sérieux :
" Quel genre de nez avez-vous ?"
(en y repensant, je comprends sa question, mais sur le coup, je me suis mise à rire sans vraiment répondre.)
Le rendez-vous se termine, il veut me revoir dans deux semaines, il prétexte qu'il n'a pas réussi à voir le sexe du bébé et qu'il aimerait que je repasse ...
Mais bien sûr que je veux bien repasser !!! Pour mes deux filles, personne ne m'a jamais demandé de revenir pour connaître le sexe du bébé !!!
C'est merveilleux, je vais pourvoir le revoir rapidement.

Ce bonheur dure une semaine !!! Une semaine pendant laquelle je suis la plus heureuse ! Je ne l'ai pas encore dit à mon entourage, à mes filles... Finalement, je vais attendre le rendez-vous de la découverte du sexe pour leur annoncer ! Je suis à 14 sa...

Et puis le coup de fil... C'est le sage-femme !!! Nous sommes le mardi, je ne comprends pas très bien ce qu'il me raconte... Il m'explique que le soir de mon rendez-vous, il a montré mon échographie au gynécologue qui me suit (ils sont dans le même bâtiment.) Il était intrigué par quelque chose et ils ont pris la décision d'envoyer mes clichés à Marseille chez un gynécologue spécialisé dans les malformations fœtales.
Le choc !!! Je ne comprends vraiment rien, tout allait bien !!!
" Votre bébé a peut-être une malformation faciale, peut-être un petit bec de lièvre, mais rien de bien méchant (il essaye de me rassurer.)
Il faut aller contrôler tout cela à Marseille et je vous ai pris rendez-vous avec le Dr Q. Vous avez rendez-vous vendredi !"

"Quoi ??? Mais pourquoi autant de précipitations si ce n'est rien ! Cela ne peut pas attendre mon rendez-vous avec vous la semaine prochaine ?"
Il me répond qu'il faut aller contrôler et rien de plus.

Je refuse le rendez-vous, je suis en plein déni !

​Nous sommes donc mardi.
C'est mon jour de congés, je ne travaille pas aujourd'hui, je suis seule à la maison et sonnée !!!
" Qu'est-ce qui se passe bon sang ! "
J'appelle mon conjoint pour lui expliquer la situation. Une situation que je n'ai moi-même pas compris ! Par téléphone, c'est assez compliqué alors on préfère en discuter le soir lorsqu'il rentre.
Le soir arrive, les enfants couchés, nous ressortons les échographies et essayons de comprendre, mais rien !
Je décide de rappeler le sage-femme à la première heure le lendemain!
C'est finalement lui qui me rappelle ! Ils viennent de recevoir ma prise de sang pour la trisomie et il y a une forte suspicion !!! Deuxième coup de massue... Je n'arrive plus à parler, je n'ai déjà pas dormi de la nuit et il me raconte encore autre chose !!! Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar !!!
" Madame, vous devez absolument aller au rendez-vous vendredi... Le gynécologue de Marseille va pratiquer une amniocentèse et faire une échographie poussée de votre bébé."

​Je n'ai plus le choix, je dois y aller !

​Le vendredi arrive ! Manu a pris un jour de congé pour m'accompagner à Marseille, heureusement qu'il est là ...
Après cette vague d'émotion, nous retrouvons tout de même le sourire, nous gardons espoir, ça va aller !!!
Sur le chemin de l'aller, pas de stress, nous sommes détendus, tout va bien se passer et on y croit.
Nous arrivons à la clinique, le staff est tout simplement exceptionnel, bienveillant, accueillant, ça fait du bien de ne pas être secouée et d'être face à des personnes qui prennent le temps de tout vous expliquer.
Nous sommes dans la salle d'attente, avec deux autres parents, ils sont dans le même état que nous, je le ressens.
Mais on ne se laisse pas abattre.
On nous appelle, c'est notre tour !
Le médecin qui nous reçoit est à l'image de son staff, très gentil. Il est au courant de la situation et me demande de m'installer pour commencer l'échographie. Il nous parle très lentement.
Je regarde l'écran, il y a mon bébé, je n'arrive pas à croire qu'il y a un souci, je le vois et il est le plus beau. Il est calme, on dirait qu'il dort !
Le gynécologue ne regarde pas le visage, mais tout le reste d'abord. Il est confiant, pour le reste tout va bien.
Puis le visage ! Le silence est pesant. Le verdict tombe :

" Votre enfant à une malformation très sévère au niveau du visage et elle descend jusqu'au larynx..."

A partir de cette phrase, je n'arrive plus à entendre le moindre son, le mot sévère raisonne dans ma tête, c'est d'une violence extrême ! Plus rien ne rentre, je n'arrive plus à retenir mes larmes, elles ne font que couler et je n'entends plus la voix du médecin !!!
Manu ne dit rien, il écoute, il est là, il encaisse, mais je vois bien, je vois toute la peine dans son regard, il se tourne vers moi, il me regarde pleurer, impuissant, je sens sa main serrer la mienne ... 
Je n'arrête pas de regarder l'écran, je regarde mon bébé, je ne pense qu'à lui! J'ai mal et en même temps, j'ai énormément d'affection pour lui. Tout devient extrême.
Le gynécologue nous explique la situation, les solutions à partir de la naissance : ce qui est possible et ne l'est pas... je ne pourrai pas l'allaiter, sa malformation est bien trop sévère, il ne prendra pas le biberon, portera une sonde nasogastrique pour se nourrir.
Il subira différentes interventions à un mois de vie, six mois, douze mois, dix-huit mois, et puis encore d'autres à 4/5 ans allant jusqu'à ses 20 ans avec un suivi très régulier. Mais ce n'est pas tout au vu de la malformation, il va falloir passer une IRM cérébrale, pour écarter un autre problème !!!


Et pour finir la dernière solution évoquée est l'interruption médicale de grossesse. La bombe à retardement est posée ça y est !

Tout tourne dans ma tête, malformation faciale, suspicion de trisomie et pour couronner le tout suspicion de problème neurologique !

​On ne parle plus. On ne pose pas de questions, nous sommes choqués !
On nous emmène dans une autre pièce pour effectuer l'amniocentèse. Je ne regarde pas ! Manu aperçoit l'aiguille, il est stressé, il me tient la main. Un autre médecin arrive. Ils sont deux pour pratiquer l'intervention. Tout se passe très bien, c'est rapide. Pendant 48 h, je dois rester allongée, aucun port de charge lourde n'est autorisé pour éviter un risque de fausse-couche.
Avant de partir, le médecin me donne rendez-vous sur Marseille avec un professeur spécialisé dans les chirurgies de la face à l'hôpital La Timone Enfant. Il pourra m'expliquer les opérations dans le détail. J'ai rendez-vous mercredi prochain. Je passe par le laboratoire aux rez-de-chaussée pour effectuer une prise de sang.


Nous rentrons le cœur brisé en mille.
Personne ne dit rien, il n y a que les larmes qui coulent sur mon visage, dans un silence fracassant. Je n'arrive pas à m'arrêter. Je n'ai pas dit à mes enfants que j'étais enceinte, ma mère, ma belle-mère ne le savent pas non plus... Je cache ma grossesse depuis 15 semaines et voilà que ce bonheur à venir se transforme en souffrance. Dès cette annonce, quelque chose a changé. Je m'accroche, je garde espoir, mais il est évident que manu a pris sa décision, il ne touche plus mon ventre, ne le regarde même plus... C'est dur! Je me sens tellement seule, je culpabilise, est-ce que c'est de ma faute ? La malformation s'est faite au tout début de la grossesse d'après ce que nous avons compris. Le visage ne s'est pas refermé comme il le fallait au 40e jour.
A ce moment-là, je me dis que oui, je ne me suis pas écoutée, j'étais fatiguée, j'ai laissé couler, j'aurais dû appeler le médecin beaucoup plus tôt, et puis, moi qui travaille entourée de médecins comment ai-je pu faire l'impasse la dessus ? 
Je m'en veux tellement, mais tellement de nous avoir infligé ça !!! 

​En rentrant, j'appelle ma sœur, elle est au courant depuis le début.
Qui ne pourrait mieux me comprendre qu'elle, elle qui a perdu une petite Elisa à la naissance 20 ans auparavant.
Elle m'écoute, me console, me donne de la force, me soutient.

​​Je ne veux pas me prononcer ni prendre de décision.
Je vais attendre de voir le professeur la semaine prochaine. J'ai encore espoir.

Les jours qui suivent, s'apparentent à des montagnes russes, je pleure, je ris, je passe mon temps sur Internet, sur des forums dédiés à la grossesse, je discute avec des mamans dont les bébés ont une malformation similaire au mien. Bref, je ne trouve plus le sommeil, je ne pense qu'à cela toute seule dans mon coin...

​Mon ventre s'arrondit et bébé bouge ... Je ne peux pas être totalement heureuse, mais je prends des photos et profite de cette grossesse malgré tout. 

Le rendez-vous avec le professeur approche. Manu ne pourra pas m'accompagner, car il est sur le terrain. Je décide d'y aller en train, car si le retour est le même que celui de la semaine d'avant, je ne me sens pas de conduire !

​​Entre temps, pour nous donner de la force, nous décidons de l'annoncer à ma mère et à ma belle-mère.
Elles nous soutiennent quoi que l'on décide, elles seront là pour nous épauler. 

​​Le jour-j, je pars à l'hôpital La Timone Enfants rencontrer le Professeur. C'est une femme, elle est exceptionnelle, d'une douceur, j'ai de la chance de tomber sur des personnes qui comprennent. Elle regarde les échographies et son verdict vient confirmer celui du gynécologue, la malformation est très sévère, elle pense également qu'il y a un problème cérébral...
Elle évoque alors toutes les possibilités, les chirurgies... Et pour finir l'interruption médicale de grossesse.

​Je ne sais pas si vous arrivez à imaginer ... Je prends des coups de massue sur la tête depuis maintenant 3 semaines et à chaque fois, c'est la chute. Je dois encaisser, je continue à sourire devant mes filles qui ne savent pas, devant mon entourage proche et moins proche... Cela devient compliqué, je n'y arrive plus. Je fuis toutes les conversations. Le moindre "ça va" et je risque de m'effondrer. Je m'enferme !!!


Je rentre à la maison ... Ma mère est là, elle a gardé les filles pendant mon rendez-vous. Je ne parle pas.

​Le gynécologue de Marseille m'appelle le lendemain pour prendre des nouvelles, savoir si mon rendez-vous avec le professeur s'est bien passé. Il a reçu le compte-rendu. Il me demande très gentiment si j'ai des questions, si nous avons pris une décision...
" Non, je n'ai pas de questions... La décision pas encore."
" Prenez votre temps !"

​Manu rentre du terrain le soir même et on discute toute la soirée. Il faut se décider.
​Je souffre de la situation, mon petit bébé grandit et bouge beaucoup... Il vit sa meilleure vie dans le ventre de sa maman !!!
Il faut penser à tout, aux filles qui sont encore petites, à manu qui part en mission régulièrement, qui est en général absent six mois de l'année, à ma mère qui a une insuffisance rénale de dernier stade, actuellement dialysée 3 fois par semaine. ( Elle ne pourra pas gérer les filles si je m'absente régulièrement à l'hôpital pour les chirurgies du bébé.) 
Finalement, je serais seule pour tout prendre en charge...

​Je culpabilise de penser que je vais faire cette interruption, moi qui aime déjà tant ce petit ange !!! Il n'a rien demandé si ce n'est qu'à exister et c'est moi qui dois décider s'il doit vivre ou mourir !!! C'est tellement injuste et horrible !!!
Je n'ai plus d'argument, le rendez-vous avec la Professeur à tout anéanti, je n'ai plus d'espoir... Un IRM cérébral encore une épreuve... C'est l'épreuve de trop ... Nous prenons notre décision !!! Ce sera l'interruption médicale de grossesse.
La décision la plus dure de toute ma vie, je me sens comme une meurtrière, je suis une meurtrière, je ne suis pas courageuse, je suis lâche d'abandonner déjà le combat ! Je m'accable ... Moi qui me dis Maman !!! Cette culpabilité me ronge déjà. Aussi durs soient les mots, ils sont la réalité, nous avons décidé de le tuer !

​Le lendemain, j'appelle le gynécologue de Marseille pour lui faire part de notre décision. 
Il fait envoyer par mail les documents que nous devons signer pour l'interruption. Après la signature, le dossier sera présenté à une commission qui se réunit chaque semaine (le mardi après-midi exactement) et qui décide si oui ou non la demande est acceptée. C'est une procédure assez lourde, et cela ne se fait pas si facilement. Nous sommes le jeudi... Cela veut dire que nous devons attendre.

​Il n y a pas un jour où les larmes ne coulent pas en silence. Je fais bonne figure au travail, j'arrive à nouveau à discuter sans pleurer, mais dès que le rideau tombe et que je me retrouve seule, je m'écroule.
Pourquoi nous ? Pourquoi mon bébé ? Suis-je punie ? Le temps d'attente me semble interminable et il grandit ... Je suis partagée entre souffrance et cette envie de profiter de ces derniers moments avec lui... Je le sens bouger, aussi MAGIQUE que pour ses deux grandes sœurs !!!

​Nous sommes mardi, le jour de la commission.
Le même jour, par mail, je reçois les résultats de l'amniocentèse. Les tests génétiques ne révèlent rien et il n'y a pas, non plus, de trisomie ! 

Peu importe la décision est prise! 
Puis, un coup de téléphone ... Il y a un problème, le gynécologue de Marseille et le professeur n'ont pas pu participer à la réunion, malgré la remise d'un compte-rendu détaillé, la commission n'a pas statué sur notre demande... Le dossier est en attente et reporté au mardi prochain !!! 

​Mais comment est-ce possible ? On ne comprend pas !

​Le lendemain matin, je reçois un autre appel celui de la présidente de la commission. Elle m'explique que le dossier n'est pas complet, qu'ils ne comprennent pas notre demande.
Elle veut nous rencontrer, refaire une échographie et comprendre pourquoi nous décidons d'arrêter cette grossesse. Pour elle, le handicap n'est que physique et pas vital ... Et surtout nous n'avons pas fait l'IRM cérébral !!!
Cette phrase :

" Vous comprenez Madame, on ne peut pas faire d'interruption sur des suspicions !"

​Je suis sous le choc, en quelques secondes, la culpabilité devient plus grande. Je n'ai plus confiance en moi, je n'ai plus envie de prendre de décision, je suis perdue et je me dis "oui, je ne suis pas allée au bout de tous les examens et ils ne comprennent pas, c'est normal !!!"

​Pour le moment elle n'a pas de place pour nous recevoir, sa secrétaire va nous rappeler pour nous trouver un créneau.​ On nous rappelle dans l'après-midi. Nous avons rendez-vous à Marseille le mardi prochain à 7 h 30, le jour de la commission. 

Encore de l'attente, encore de la souffrance ... Je suis à 18 semaines. C'est de plus en plus dur pour moi... Mon corps, ma tête ne sont que tristesse. Une semaine de calvaire psychologique, de remise en question, de solitude intérieure. Ma vie, à ce moment-là n'est que désarrois...

​Je n'ai toujours pas trouvé la force de le dire à mes enfants... À quoi bon !!! "Maman est enceinte, mais bébé ne va pas rester !!!"

Ce secret est lourd à porter, mais elles ne sont pas dupes. Tia a remarqué mon ventre, et elle a raconté à ses copines de classe que sa maman est enceinte... C'est une maman d'école et amie qui me le raconte ! Encore de la peine qui s'ajoute... Eva est au courant également, sa grande sœur a dû lui dire, c'est certain ! Il faudra bien que je leur annonce !

​Le mardi arrive.

Les filles ont dormi chez leur mamie. 

Nous quittons la maison avec Manu à 6 h du matin pour être à l'heure à Marseille...

Nous arrivons à La Timone Enfants à 7 h ... Les couloirs sont vides... L'hôpital est encore endormi. Nous avons 30 min à tuer. Nous discutons. J'ai mon dossier avec moi. Je le connais par cœur, mais nous regardons à nouveau les échographies, les dépliants sur les chirurgies de bébé, etc. 

 

La présidente de la commission arrive, elle est gynécologue. C'est elle que j'ai eue au téléphone... C'est une jeune médecin la trentaine je pense, je ne sais pas si elle a des enfants... Elle est plus froide, plus stricte que les autres médecins que nous avons vus jusqu'à présent. Elle nous fait entrer dans son bureau.

Elle se présente, nous questionne sur notre demande, le pourquoi ? Si nous avons déjà des enfants ? Nos métiers ? Tout dans le détail...

Je me sens comme jugée, montrée du doigt, on se croirait à un procès, devoir se justifier sur une demande qui nous a tellement fait souffrir !!! 

Elle finit par nous dire :

"Bon très bien, je vais regarder tout ça, on va passer à l'échographie!!!"

Sur le moment, je la trouve horrible, sévère, dure !!!  

Et puis l'échographie... 

Elle ne dit rien, elle regarde attentivement. D' abord, le visage, mais elle ne s'attarde pas sur cette partie... Elle insiste sur autre chose ...On ne comprend pas trop sur le coup ... 

Je regarde mon bébé, toujours aussi calme, il a la main près de son visage... Nous le regardons avec amour mais aussi avec de la retenue, je me souviens de notre décision ... J'ai mal au cœur, tellement mal ... C' est horrible cette souffrance. 

​La gynécologue lève la tête, elle nous regarde :

" Connaissez-vous le sexe de votre bébé ?" ​

Jusqu' à présent nous ne savions pas et après tous les rendez-vous que nous avons eu, nous n'avons jamais demandé. Donc nous répondons :

" Non."

" Voulez-vous le savoir où vous ne préférez pas ?"

Avec hésitation, nous répondons 

" Oui, nous aimerions connaître le sexe du bébé ! "
​" Très bien, c'est un garçon !"

Je nous revois, pas un mot, toujours les mêmes larmes et cette fois, je ne suis plus seule à pleurer. Le petit garçon dont nous avions rêvé après nos deux princesses, le petit garçon que je voulais pour mon conjoint, ce choix du roi dont tout le monde parle, je l'avais enfin ! C'est insupportable, je hurle à l'intérieur, je culpabilise ... 

Quand je repense à cette réaction, c'est tellement débile, si elle m'avait dit que c'était une fille, j'aurais certainement réagi de la même façon, mais voilà, on se torture avec des convictions minables qu'on nous rabâche dans les oreilles " Alors c'est pour quand le garçon ? Ou "il faut faire le garçon après les deux filles hein!!! " Pfff comme si c'était important, l'important ce n'est pas d'avoir un enfant en bonne santé ?

 

​Après 45 min d'échographie, on s'installe à nouveau près du bureau et puis elle nous parle... Elle répète la même chose que les autres ...

Puis elle continue, mais cette fois, elle s'adoucit commence à prendre des pincettes ...

" Il y a autre chose ! Votre petit garçon a un problème au niveau des reins ... J' observe une dilatation qui s'apparente à une hydronéphrose aussi appelée dilatation pyélocalicielle."

Du charabia pour nous, mais elle n'en dit pas plus et nous remercie d'être venus.

Après quelques recherches, nous apprenons que c'est une malformation congénitale rare et que cela touche 11 naissances sur 10 000. Mon pauvre petit garçon !!! Il les accumule.

L' après-midi, l'hôpital me rappelle !

"Votre demande d'interruption médicale de grossesse a été acceptée, vous allez être mise en relation avec le staff de l' hôpital le plus proche de chez vous. Vous aurez un rendez-vous dans les prochains jours, entretien durant lequel on vous expliquera toutes les étapes de l'interruption médicale de grossesse."

 

​C'est très rapide, le jour suivant l'hôpital qui se trouve à 10 min de chez moi m'appelle. Il me donne rendez-vous pour le jour suivant ... Je ne travaille pas, ça tombe bien et manu qui part en mission dans 2 semaines est en vacances... Il pourra rester à mes côtés. Et puis finalement non !!! Je n'avais pas pensé, ce sont aussi les vacances scolaires pour les filles qui sont à la maison. Je vais devoir y aller seule car ma mère n'est pas là pour garder les filles.

Le lendemain, dans la salle d'attente au milieu de toutes ces femmes enceintes heureuses... je n'arrive pas à me réjouir pour elles, je n'arrive plus à sourire de toute façon ... Je suis brisée de l'intérieur. 

Le gynécologue m' appelle, c'est mon tour !

Je m'installe, il m'explique toute la procédure. C'est dur d'écouter, je ne retiens qu' un mot sur deux, je veux rentrer, je veux être avec mes enfants, j'en ai marre de tout ça...

"L'IMG commence par la prise de cachets. Ces cachets vont arrêter la croissance de votre bébé... Vous devrez les prendre chez vous 2 jours avant l'accouchement. Ensuite, vous reviendrez le matin à l'hôpital et on vous donnera d'autres médicaments pour déclencher les contractions et votre accouchement."

 

Je suis choquée, je ne pensais pas devoir accoucher, je ne pensais pas que j'allais devoir prendre les premiers cachets chez-moi... Encore des larmes, encore des étapes à traverser. Je pense à mon bébé, je pense surtout à lui ... Je pose les premières questions qui me viennent à l'esprit : 

 

"Est-ce qu'il va souffrir? Que vont faire les cachets que je vais prendre ?"

C'est tellement contradictoire avec l'acte, mettre fin aux jours de son enfant et demander s'il va souffrir ! Mais bien sûr que oui !

Le gynécologue me répète exactement la même chose que les cachets vont arrêter la croissance. Je suis à 20 semaines...

 

Il faut savoir que lorsque la grossesse est a plus de 22 à 24 semaines d'aménorrhée, une anesthésie fœticide est recommandée avant le déclenchement de l'accouchement, au vu des connaissances sur la douleur chez le fœtus. Les protocoles sont très variables d'une équipe à l'autre. Le plus souvent, il consiste à injecter dans le cordon ombilical une drogue anesthésiante ou un analgésiant puis une drogue fœticide entraînant la mort du fœtus.

 

Je suis donc à 20 semaines d'aménorrhée et un jour, ce seront les contractions qui entraîneront la mort de mon bébé, elles le fatigueront et son cœur s'arrêtera. C'est irréel, un cauchemar !!! On m'envoie dans une autre pièce voir une sage-femme spécialisée dans le deuil périnatale... Elle me parle des obsèques, de toutes mes possibilités, d'un suivi psy et j'en passe ... 

 

Après toute cette avalanche de claques, on me laisse repartir chez moi, les cachets à prendre dans mon sac. Nous avons convenu d'une date avec le gynécologue, ce sera le 02 novembre. Quand je pense à cette date, dans certains pays, c'est le jour de la fête des défunts. Cette date qui n'a jamais eu d'importance pour moi jusqu'à présent et qui va devenir une date précieuse. ​Je suis dans la voiture, je repense à tout ce que je viens d'encaisser, je pense à mon bébé, je pense à mes enfants... Nous sommes le jeudi 28 octobre 2021, il me reste quelques jours pour profiter de lui. Il est temps de le partager avec mes enfants, je dois leur dire et stopper ce tabou familial qui s'est installé depuis des mois ! Ce qui est difficile pour moi, c'est que je sais qu'elles vont en souffrir. Je n'y arriverai pas, je n'arriverai pas à leur dire ... Je suis en train de conduire, je ne vois plus la route, mes yeux sont remplis de larmes, j'étouffe, je suis en pleine détresse... 

J'appelle mon travail. Je bosse avec des médecins et mes collègues de boulot ont suivi mon parcours depuis les 3 mois de la grossesse, j'ai besoin de soutien... Je m'arrête donc en chemin pour les voir.

Je suis effondrée, elles sont là, me donnent de la force, de l'énergie, elles m'écoutent, me réconfortent. Un médecin présent me fait un arrêt-maladie pour ne pas revenir travailler le lendemain, et cela, jusqu'à la date d'accouchement.

J'ai eu raison de m'arrêter, je repars avec toute l'énergie qu'il faut pour affronter les enfants.

 

​Je me gare. J'aperçois Manu dans le jardin ... Il me regarde, il voit, nous n'avons pas besoin de nous parler, il sait que je viens de vivre un moment difficile.

Je continue en direction de la porte. Je rentre voir mes enfants. Elles jouent.

Je les appelle ! Je les embrasse fort et je leur demande de s'asseoir près de moi ...

J'essaye, avec des mots simples, d'être la plus juste possible. J'ai le courage à ce moment précis de le faire, ce courage qui s'est imposé à moi... Mais avais-je le choix ?

C'est le moment :

" Vous avez vu que maman et papa avaient beaucoup de rendez-vous chez le médecin ces derniers temps ?"

 

Elles me répondent "oui maman."

 

"Maman attend un bébé, c'est un petit garçon."

En une fraction de seconde, elles se mettent à sourire, elles sont les plus heureuses et je sais que derrière je vais leur briser le cœur ...

" Il n'est pas en grande forme.

Nous avons fait des examens et les médecins nous ont dit qu'il ne pourrait pas rester."

Ma plus grande fille, Tia, se met immédiatement à pleurer, elle ne comprend pas.

" Mais pourquoi ?! Pourquoi maman ?"

Elle le veut ce petit frère !!!

Elle le savait depuis le début, elle en a parlé à ses copines, elle commence à s'agiter :

" Il faut le soigner alors maman, il faut le soigner!!!"

Eva ne dit rien mais elle pleure.

" Avec papa, nous sommes aussi très tristes et je vous comprends !!! Les médecins ont essayé de trouver des solutions, et surtout, ce n'est pas de notre faute, mais votre petit frère a des malformations dont nous n'avons pas les remèdes." (je répète les mots que la sage-femme m'a conseillé de dire.)

Je les laisse encaisser cette première nouvelle, je les serre fort contre moi, elles pleurent toutes les deux. C'est également très dur pour moi de les voir souffrir ainsi, cette douleur que je connais et qui m'habite depuis toutes ces semaines.

Mais je réussis face à elles, à rester forte, pour ne pas accentuer davantage leur douleur, et puis je continue aussi calmement que possible :

 

" Maman va aller à l'hôpital dans quelques jours pour accoucher, papa va venir avec moi et c'est mamie qui va rester avec vous à la maison. Nous serons absents deux jours et un dodo."

Tia est effondrée :

" Mais pourquoi tu vas accoucher maman ? Je ne veux pas ! Maman, s'il te plaît, n'y va pas !!! " 

" Je te comprends ma chérie, Maman n'a pas envie d'y aller aussi !"

Eva pleure en silence beaucoup moins expressive, elle ne dit rien.

" Je vous propose d'aller vous préparer et de faire des photos, toutes les 3 et le ventre arrondi de maman pour se souvenir de ce moment très important pour nous !" 

 

Manu est toujours dans le jardin, il n'est pas rentré une seule fois, il se doute que je suis en train d'annoncer aux filles la mauvaise nouvelle, nous en avons discuté quelques jours auparavant. Il s'occupe des travaux de notre maison. Il ne rentrera que le soir lorsqu'il ne pourra plus travailler à cause de la nuit tombante. Je le connais par cœur, c'est comme ça qu'il réagit, il se plonge dans quelque chose pour éviter de ressentir toute la douleur de ce que nous traversons. C'est sa façon de se protéger.

 

​Pendant ce temps, nous faisons nos photos avec les petites, elles profitent et ne pleurent plus.

Les enfants nous enseignent le lâcher-prise, ils ont cette capacité de résilience qui est sans doute la plus belle leçon à suivre ! En-tout-cas, elles profitent et sourient. Elles touchent mon ventre, ce ventre que je leur ai caché depuis tout ce temps !!! Enfin, je pouvais les laisser faire. Alors elles ne s'arrêtent plus de le caresser et de l'embrasser. Elles distribuent leur amour sans retenue. Je me sens soulagée et délestée d'un poids énorme que j'avais sur les épaules, ce secret lourd à porter. Ce moment est un merveilleux souvenir, elles m'apaisent et m'apportent à leur tour toute la force dont j'ai besoin.

 

​Nous profitons tout le week-end, et puis arrive le dimanche !!!

C'est le jour tant appréhendé, je dois prendre les cachets.

Je me dis que je le ferai en fin de journée en attendant, je prépare un gâteau, je m'occupe comme je peux avec les filles.

Mais le temps file et vient la fin de la journée. Je sens l'angoisse monter, j'ai des palpitations. Manu est dehors, il continue ses travaux, les filles jouent à l'étage. Il faut qu'il vienne !!! J'ai l'impression d'avoir les jambes coupées, je ne vais pas y arriver !!!! Je ne peux pas avaler ces cachets !!!! Je n'en ai pas le courage, je me déteste...

​J' appelle Manu de venir me rejoindre! 

Ce moment est douloureux, je le supplie, je ne veux pas les prendre, c 'est trop dur, c'est horrible, je pleure ... Je me sens contrainte, forcée... toutes ses voix qui m'ont répété que c'était mieux pour lui, pour moi, pour nous!!! Devoir aller contre mes envies !!! Je n'ai pas de mot pour d'écrire à quel point je suis détruite. Je me sens incomprise, seule. Je déteste tout le monde mais la personne que je déteste le plus c'est moi !!! Je suis en pleine crise d'angoisse , je n'arrive plus à respirer. Cette douleur mentale est inimaginable. Manu me serre fort dans ses bras et me laisse pleurer, je suis désespérée. Toute ma tête, tout mon corps hurle à ce petit bébé, à mon petit bébé de me pardonner!!!

"Pardonne-moi, pardonne-moi!!!"

Je n'arrête pas de le répéter dans ma tête. Je suis envahie par la culpabilité.

Pourtant cette décision je l'ai prise aussi! Cet écart énorme entre vouloir faire quelque chose et passer à l' acte, tout est contradictoire!!! 

Dans ce chaos, je finis par les prendre entre deux sanglots, je prends ces MAUDITS CACHETS !!! Je passe la soirée dans mon lit à pleurer et je m'endors de tristesse, je suis vidée, sonnée, choquée !!! Je tiens mon ventre, je le sens, il bouge toujours.

​Le lendemain je cherche dans mes affaires, un vêtement, quelque chose qui m'appartient, je vais lui coudre son petit bonnet et sa couverture avec un tissu, un pull qui m'appartient et que j'ai porté. Je passe mon après-midi à lui coudre les seules choses qu'il emportera avec lui. Tia a écrit un petit mot qu'elle me demande de glisser dans la couverture de son petit frère quand il va naître. Son petit mot me crève le cœur.

 

​En fin de journée, je vais chercher ma mère, nous avons rendez-vous le 02 à 7 h 30 à l'hôpital, c'est plus simple si elle dort à la maison la veille, cela évite un réveil trop brutal pour les filles et surtout les pleurs si on devait les déposer.

​Avant de dormir, les filles me posent beaucoup de questions, j'essaye de répondre à toutes leurs inquiétudes. Tia aimerait venir assister à l'accouchement, elle veut voir son petit frère... Je lui réponds que ce n'est pas possible, les enfants n'ont pas le droit en général d'être présents !!! 

Eva comme à son habitude ne dit rien.

 

LE JOUR DE L'IMG

 

Le lendemain, nous partons. Tout le monde dort paisiblement. 

Nous arrivons à l'hôpital, je m'enregistre, puis on me fait un test PCR suite à la covid, une prise de sang et on nous installe dans une chambre en maternité.

La sage-femme et le Gynécologue arrivent. On nous réexplique toute la procédure, je signe des papiers...

Et on me donne les premiers cachets pour provoquer les contractions... Il est 8 h 30. On me les donnera à plusieurs reprises pour intensifier le travail. On me propose également la péridurale, mais je refuse après tout, je mérite cette souffrance en tout cas, c'est ce qui me traverse la tête, c'est tout ce que je mérite !!! 

Les contractions sont les mêmes que celles que j'ai ressenties pour mes 2 grandes, il n'y a aucune différence ! Le travail est aussi long.

 

Pendant la journée, je vais recevoir des appels des petites, qui me déchirent le cœur... Les pleurs de Tia, ces mots terribles d'Eva, la seule phrase qu'elle exprimera :

" Maman, j'ai mal dans mon cœur !!!"

Ça fait terriblement mal à entendre, je me sens coupable, coupable de leur faire endurer cela. De la douleur qui s'ajoute à la douleur ... J'appelle ma sœur, car je n'arrive pas à gérer leur souffrance et ma mère, qui est sur place, est totalement désemparée. Après de longues minutes à discuter, ma sœur arrive à les apaiser et à leur apporter un peu de réconfort, elle a les mots qu'il faut.

 

En fin d'après-midi, je sens que c'est fini, mon bébé ne bouge plus.

La sage-femme décide alors, à 18 h 30, de percer la poche des eaux pour tout accélérer.

La poche percée, les contractions s'intensifient et on m'emmène en salle d'accouchement.

Lettre à mon fils 

 

​Il faudra encore 2 H et quelques poussées pour que tu montres ton joli petit visage, il est 20 h 30.

Ton papa est le premier à te voir.

Mais cela ne dure que quelques secondes...

Et moi je n'ai pas le temps.

L'auxiliaire t'emmène immédiatement dans une autre salle, tu es enroulé dans un drap blanc...

Je me tourne vers ton papa ...

Mais j'ai peur de croiser son regard et en même temps, je veux savoir... Comment es-tu ?

La sage-femme est toujours là... Alors je me tais. Elle s'occupe du placenta.

Je regarde toujours ton papa. Il est dévasté, il ne dit rien.

 

​La sage-femme a terminé, elle quitte la pièce et doit revenir dans quelques minutes, avec toi mon tout petit. L'auxiliaire a certainement fini de t'habiller avec le petit linge que maman a confectionné !!! 

Nous sommes enfin seuls, et je demande à ton papa :

" Tu as pu le voir ?"

Il a du mal à me répondre, il est sous le choc, il hoche la tête en signe de oui et puis :

" Il est comme sur l'échographie."

Et ça s'arrête là !

 

​Je trouve un soulagement dans cette réponse, je n'aurais aucune surprise en te voyant ... Tu es le beau petit bébé que j'ai vu durant toutes ces échographies ... J'ai hâte qu'elle te ramène ...

Mais alors que je me sens soudainement apaisée, à l'inverse, ton papa est effondré.

La grossesse pour lui n'a pas été vécue de la même façon...

Je pense qu'il n y a pas un jour où je n'ai pas pleuré seule dans mon coin dès l'annonce de la situation, ton papa lui a verrouillé toutes ses émotions pour se protéger et ne pas s'attacher.

À présent, c'est la réalité qui lui éclate au visage, l'effondrement est inévitable... Dans le silence le plus total, il lâche tout.

 

​On tape à la porte ... C'est la sage-femme qui revient ... Elle te tient dans ses bras, et elle s'avance tout doucement vers moi. J'aperçois ton petit bonnet blanc, tu es dans la petite couverture que maman a confectionnée pour toi ...

Elle te pose sur moi, je peux enfin voir ton visage... C'est une explosion d'amour, tu es beau, le plus beau à mes yeux et contre toute attente, je profite de cet instant avec toi, je ne pleure pas, j'ai tellement pleuré et je ne vais pas gâcher ce moment ... Je profite de ce cadeau que l'on m'offre de pouvoir te tenir dans mes bras et de cet amour qui me foudroie ... Je te demande encore une fois de me pardonner... C'est ton visage apaisé qui m'apporte toute la sérénité dont j'ai besoin.

Je t'observe dans les moindres détails, tu ressembles à ton papa... Une copie conforme. Les mains, les pieds, le corps bien costaud déjà et le visage, un mélange de tes deux grandes sœurs ... Finalement encore un qui ne me ressemblait pas, et je souris en disant cela, peut-être pour détendre l'atmosphère, car ton papa est anéanti, pas un mot ne sort de sa bouche... Complètement, sous le choc, il ne s'attendait pas à ça, à cette douleur foudroyante, la même qui me foudroie depuis des semaines !

Tu es tout chaud, tu sens bon, tu es tellement délicat ... Au départ, je n'ose pas t'embrasser de peur de t'abîmer et puis après, je me laisse emporter par cet amour, tu le mérites plus que personne... Malgré la souffrance qui a entouré cette grossesse, tu es mon cadeau, notre cadeau, celui qui aujourd'hui, je peux le dire, a changé ma vie en tout point !!!!

 

​Je ne sais pas combien de temps nous allons passer à tes côtés, un long moment peut-être 2 h, je ne sais plus. Ton papa appelle sa maman, pour te montrer comme il l'a fait également avec tes deux grandes sœurs quand elles sont nées... L'appel visio à Tahiti ... Ta tatie est là aussi.
 

Nous prenons le temps de faire quelques prières, mettre de la musique douce.

Mais il est temps, nous devons te rendre !!! On nous promet que demain, nous pourrons te revoir et passer tout le temps que l'on veut avec toi...

 

FIN

 

​La séparation est très difficile, je demande 

" Où va-t-on l'emmener ?"

La sage-femme me répond :

" Il va être placé dans un frigo pour la conservation."

C'est une chute de 20 étages! Cela paraît irréel quand je le raconte.

C'est horrible, tout l'amour que je viens d'absorber, tout est balayé à nouveau par la douleur. Encore un traumatisme, un parmi tant d'autres et il ne sera pas le dernier !

Je suis raccompagnée dans ma chambre avec Manu, nous restons dans le service maternité ... Ma nuit est très agitée entre réveils en larmes, cauchemars, et les bébés qui pleurent autour...

 

​Le lendemain, mon énergie est au plus bas, c'est la pire journée que je passe à l'hôpital. Je suis fatiguée, mon sommeil n'a pas été réparateur, je pense à mes filles à la maison, je pense à mon garçon dans ce frigo, j'ai atteint le sommet de la tolérance... Je pleure en silence, je veux voir mon garçon, je veux aussi rentrer, je veux crier et je veux aussi être seule... Je suis en colère, je suis triste, je suis traumatisée... Des émotions qui se bousculent et s'entrechoquent... Mes yeux sont gonflés, je ne sais même pas comment j'arrive à voir !

 

Une auxiliaire entre dans ma chambre pour me servir le petit-déjeuner... J'en profite pour lui demander si après je pourrai voir mon fils ... Elle ne sait pas, elle va en parler aux infirmières. 

 

Puis le gynécologue passe.

On discute, il évoque une éventuelle sortie dans l'après-midi. Il m'ausculte, me donne des cachets pour la douleur, un arrêt de travail d'un mois et me redonne rendez-vous avec lui dans 4 semaines pour un contrôle. Tout est très rapide, une discussion presque expédiée. 

Puis une infirmière prend en charge ma demande. Elle va aller chercher mon fils.

 

Mon seul réconfort de cette nouvelle journée à l'hôpital. 

 

​Ce n'est pas elle qui revient, mais 2 auxiliaires.

Mon bébé est dans une couveuse, recouvert d'un drap rose. La tête entièrement recouverte par le drap !!! C'est une vision intolérable. J'ai une boule dans la gorge, et cette envie constante de pleurer, s'en est trop !

Mais voilà, il est 11 h, il y a du passage dans la maternité, des parents qui vivent les plus beaux jours de leur vie, on ne peut pas passer dans les couloirs avec ce petit corps sans vie ! J' ai mal de le voir comme ça !

 

Manu est toujours à mes côtés.

Personne ne s'occupe de lui. Personne ne lui propose un café. Personne ne lui demande comment il se sent. Comme s'il n'existait pas et comme s'il ne souffrait pas lui aussi !!!

On nous dépose la couveuse et voilà !

 

Je soulève le drap qui recouvre son visage. Il y a des petites perles d'eau sur son visage, la couverture, le bonnet, tout est froid !

Aujourd'hui, je n'y arrive pas, je souffre le martyre, c'est trop dur !!! 

Et pour la première fois nous pleurons tous les deux, notre tout petit dans les bras. Nous prenons des photos tous les trois ensemble, en selfie puis chacun à tour de rôle.

Dans mon deuil, les photos ont pris une place très importante, c'est tout ce qu'il me reste de mon bébé, alors en toute pudeur, je le mitraille de photos, comme je l'ai fait pour ses sœurs à la naissance. Aujourd'hui, lorsque j'en ressens le besoin, je les regarde et me remercie de l'avoir fait.

Nous restons avec lui jusqu'à 12 h 30. 

Je sonne pour qu'on vienne le récupérer et là le même scénario !!! L'auxiliaire arrive et d'un geste d'une froideur incroyable lui remet le drap sur la tête et s'en va avec la couveuse !!!! Mais comment est-ce possible ?

Je veux m'en aller de cet endroit où il n'y a aucune compassion, aucune considération !!! Manu était aux toilettes lorsqu'elle est arrivée, il n'a pas pu dire au revoir à son fils une dernière fois et moi, je n'ai pas réussi à lui dire d' attendre car j'étais en sanglots !!!

Je ne comprends pas encore aujourd'hui, ce peu d'humanité ! 

Est-ce un manque de formation ?! Je suis écœurée.

Avant de partir, la sage-femme du jour vient nous rencontrer, elle tient une enveloppe. Elle m'explique ce qu'elle contient. Le certificat d'enfant né sans vie que je dois remettre à la mairie pour le déclarer, les empreintes de mon bébé et toute la procédure d'après.

 

" Allons-nous faire des obsèques ?"

Nous avons prévu d'en faire, et nous laissons l'hôpital s'en charger. Psychologiquement, je ne me sens pas d'affronter cela toute seule car oui, Manu part en mission et c'est seule que je devrais m'occuper des obsèques !!!! On nous explique que Manurai restera à la morgue durant 11 jours et qu'ensuite passé ce délai les obsèques auront lieu. (ne me demandez pas pourquoi elle me l'explique, mais je n'ai pas écouté.)

 

Nous sommes le 3 et Manu part le 15 en mission, peut-être et on croise les doigts, qu'il pourra être présent.

 

​Nous signons tous les papiers et nous quittons l'hôpital. Il est 15 h. Nous partons directement à la mairie de Toulon pour faire la déclaration de notre bébé.

Encore une fois des murs de glace devant nous !!! La jeune fille qui nous reçoit à l'état-civil me demande d'écrire sur un morceau de papier les prénoms de mon bébé.

Naturellement, j'inscris Manurai, puis Ange son deuxième prénom et son nom de famille et lui rend le papier.

Au moment de le reprendre, elle me dit : "ha, par contre, il n'aura pas de nom de famille, Madame !!!"

Hé oui c'est à partir de 22 semaines de grossesse, je ne suis qu'à 20 semaines et 6 jours !!!

On se tait, c'est incroyable, il faut le vivre pour le croire ! Partons vite !!! J'en ai assez encaissé !

​Nous devons repasser par l'hôpital, car ils ont besoin de l'acte de décès pour les obsèques. Nous le déposons et nous rentrons !!!

 

​Je retrouve enfin mes enfants, je les serre aussi fort que je peux ! Elles ont passé deux jours compliqués et lorsque j'arrive, elles me posent beaucoup de questions :

" Où est bébé maman ? Comment il était ? Tu as pris des photos ? On peut le voir ?"

J'ai énormément de mal à leur répondre, comment dois-je leur expliquer tout ça sans les traumatiser ! Pour les photos, c'est trop tôt, je ne veux pas leur montrer.

Manu, ne s'occupe pas de la partie communication, il ne parle pas.

Alors j'essaye comme je peux. J'essaye toujours avec des mots simples, mais c'est dur d'expliquer à ses filles que leur petit frère est resté dans une chambre froide à l'hôpital !!!

Je suis en état de choc, je n'ai moi-même pas de réponses à mes maux... Petit à petit et tant bien que mal, j'arrive à discuter, j'évoque leur petit frère avec tout l'amour que je lui porte. Nous pleurons toutes les trois.

Le soir venu, et pour soulager nos cœurs blessés, nous perpétuons une tradition ancestrale polynésienne.

Lors de mon accouchement nous avons demandé à récupérer un petit morceau du cordon.

HISTORIQUE

 

En Polynésie, il est une tradition particulière qui consiste à enterrer le Placenta lors d’une naissance. Ainsi, l’enfant expulsé du ventre de la mère se voit systématiquement rattaché à un autre ventre, celui de sa famille. Si dans la plupart des sociétés, le placenta est perçu comme une substance nourricière qui unit la mère et l’enfant dans son sein, il perd généralement tout intérêt au moment de la délivrance.

En Polynésie, en revanche, c’est lui qui raccorde le nouveau-né aux siens, à sa terre. Son étymologie en tahitien,  "pūfenua" signifie noyau/centre de terre. De nombreuses familles choisissent de l’enterrer dans leur jardin, dans la cour, sur le terrain familial. Par la suite, on dépose un plant de manière à ce que l’arbre grandisse au rythme de l’enfant. Le placenta est appelé à retourner à la terre pour consolider cette souche, établir le lien entre l’homme et ses origines. Cette pratique atteste également du lien étroit avec la nature. Cela permettrait la fructification de la vie, mais aussi de la terre, entre plusieurs générations.

 

​C'est tout naturellement que nous en avons fait la demande. Mais en France, récupérer le placenta est interdit par la loi. Seul un petit morceau de cordon nous a été accordé.

Le soir, c'est tous les quatre, que nous plantons ce petit bout de Manurai aux pieds d'un jeune citronnier. Il continuera à vivre à travers ce symbole qui nous est cher !

 

​La nuit se passe mieux, nous sommes à la maison avec les enfants, c'est tout ce qui nous importe. Le lendemain, nous avons encore des procédures à effectuer, nous devons choisir une Urne car Manurai sera incinéré.

Nous nous rendons dans trois pompes funèbres différentes... Trouver une urne est un vrai casse-tête !!!

Aucunes ne nous plaisent et le choix est tellement restreint. Je choisis donc d'en commander une via internet. C'est un cœur, couleur marbre crème, je le trouve magnifique !!! Nos recherches terminées et la commande passée, je peux enfin souffler. J'ai toujours des douleurs dans le ventre, je ne me rappelle pas avoir eu autant mal pour Tia et Eva ! Certainement, parce que j'avais un bébé dans les bras. Cette douleur est aussi bien physique que morale.  

 

Les jours se suivent et se ressemblent... Je n'ai pas beaucoup de souvenirs ... Tout ce dont je me rappelle, c'est que j'ai le cœur en miette. Chaque jour est un combat, un combat contre moi-même, contre mes pensées, mes idées noires, je n'ai plus envie de me lever, mais je n'ai pas le choix ! J'ai deux petites filles qui comptent sur moi et c'est elles qui me donnent le courage de le faire ! J'appréhende le départ de Manu et ces quatre longs mois d'absence, j'appréhende d'être seule avec les filles, est-ce que je serai à la hauteur ? J'appréhende les obsèques ? Manu sera-t-il là ? J'appréhende de retrouver ce quotidien seule et cette vie d'avant ! Mais il est certain que je ne suis plus celle que j'étais.

 

J'ai cette impression également que je dois vite passer à autre chose ! J'ai reçu des messages de condoléances : ils m'assurent pratiquement tous que je suis forte et courageuse, que je vais surmonter tout ça ! Mais après toute cette traversée du désert, je n'ai plus de force, je n'ai plus envie de me battre, j'ai chuté et j' ai se besoin de rester au sol ! Je vais me relever, mais laissez-moi du temps !

 

 

Le 13, je reçois un coup de téléphone de l'hôpital ... Les obsèques auront lieu le 17 novembre, c'est un mercredi ! Manu part le lundi. C'est donc seule que je me rendrai aux obsèques de notre fils. Je vais devoir faire garder mes enfants par ma mère. Ce qui veut dire qu'elle ne pourra pas m'accompagner ! Une angoisse terrible commence à monter...

Je suis assise sur le bord des escaliers de ma Véranda et je pleure toute seule dans mon coin, en cachette, j'ai honte de pleurer encore. Aujourd'hui, quand j'y repense :

" Mais pourquoi dois-je me cacher ? Ça ne fait que 11 jours que mon bébé est parti !!!" 

 

Cette façon de réagir, je la connais par cœur, je suis fille, sœur et femme de militaire ! La mission approche, je ne dois pas pleurer devant Manu, jamais, il va partir, je dois le préserver pour que l'opex se passe bien surtout s'il part en zone de conflit !!! J'ai toujours fonctionné comme cela et aujourd'hui dans cette épreuve, c'est pareil, je me cache !!! 

J'annonce le jour des obsèques à Manu ! Un long silence puis il me dit :

" Est-ce que tu veux que je reste ?"

Depuis tout ce temps, c'est la première fois qu'il me pose la question et moi, je n'ai jamais osé lui demander !

Mais quelle question ! Bien sûr que j'aimerais qu'il reste ! Et puis je ne comprends pas qu'il puisse me le demander ! Mon cerveau commence à tourner en boucle peut-être par fierté, peut-être, car je me sens offensée, par ego, j'ai de la colère... Je lui réponds : 

" Non !" 

Une fierté tellement mal placée et cette question qui a déclenché chez moi une réaction automatique ! Depuis toute petite, on m'a appris à me débrouiller seule, à ne pas demander d'aide ! Une enfance marquée et à cet instant mes traumatismes ancrés ressortent et s'exécutent. Mais je hurle au fond de moi :

" Comment vais-je faire toute seule ?"

C'est trop tard, j'ai donné ma réponse, je ne reviendrai pas en arrière.

 

​Manu cherche une solution pour que je ne sois pas seule, le jour, des obsèques. Je le laisse faire. Et puis il pense à mon amie de toujours Mimi !

 

On se connaît depuis très longtemps, elle a fait face à de nombreux chocs également et il ne nous vient qu'elle a l'esprit pour m'accompagner et voir mon bébé dans son cercueil ouvert !!! Car oui, je pense aussi à cela, le cercueil sera ouvert ! Ce sera difficile visuellement et moralement. J'ai besoin de cette amie qui saura juste être présente et ne pas ajouter de la douleur à ma douleur !

 

Sans surprise, elle accepte immédiatement de m'accompagner le jour j. Je ne la remercierai jamais assez!

 

​Manu s'en va comme prévu le 15. La veille du départ, je ne ressens pas grand-chose ! Comme anesthésiée par la douleur de mon deuil... Désormais, plus rien ne pourra me faire autant mal ! Je n'ai plus de larmes pour le reste. Nous nous faisons les recommandations habituelles, faire attention, prendre soin de nous ... Etc. Le plus dur est pour les filles. Comme toutes les séparations et les départs en mission, les petites sont bouleversées et encore plus après ce qu'elles viennent de vivre, on discute, je tente de les apaiser, mais c'est très difficile ! 

Le 16 au soir, je conduis les petites dormir chez ma mère, car je dois être à l'hôpital à 8 h 30. Mon amie me rejoint à la maison à 7 h 30. Je préfère éviter le réveil des petites avant de m'en aller... Elles savent qu'il se passe quelque chose demain, mais je ne leur ai pas dit quoi, c'est la fuite comme toujours!

Sur le moment, je pense que c'est mieux ainsi, mais Tia va beaucoup m'en vouloir par la suite ... Elle voulait voir son petit frère , elle voulait lui dire Bonjour et Au revoir !

 

​Le 17 au matin mon amie arrive. Elle est souriante, elle n'a pas l'air stressée et plutôt détendue, mais je la connais tellement, elle se met en retrait pour me soutenir, mais je sais qu'elle a mal pour moi. Elle fait le clown, me parle de tout et de rien, me parle de mon bébé aussi, et en étant ainsi, je sais que j'ai choisi la personne idéale pour m'accompagner.

Nous quittons la maison, il y a beaucoup de circulation. C'est l'heure de pointe. Nous arrivons pile-poil à l'heure devant la chambre mortuaire de l'hôpital. Le personnel est à l'extérieur, ils nous attendent tous vêtus de costumes noirs.

Mon cœur bat la chamade, j'ai la gorge nouée. Mon amie m'attrape le bras et s'accroche comme pour me dire :

" Je suis là !" On nous installe en salle d'accueil et nous attendons.

 

​Une femme arrive. Elle m'explique le déroulé des obsèques :

"Il est 8 h 30, vous avez la possibilité de rester jusqu'à 9 h 15 avec votre enfant avant que l'officier de police ne vienne pour refermer et sceller le cercueil. Ensuite, il sera conduit jusqu'au crématorium où vous pourrez avoir un temps de prière avant la crémation".

Après avoir écouté tout cela, elle me demande à plusieurs reprises si je suis certaine de vouloir voir le corps, étant donné qu'il est resté un moment à la morgue... Je lui réponds que je suis certaine. Elle s'en va aussitôt préparer la pièce et le cercueil.

8 h 45, on vient nous chercher. Nous rentrons dans une toute petite pièce qui ressemble plus à un couloir. La lumière est très basse, il fait sombre, de chaque côté de la pièce se trouve une porte. Au milieu, mon tout petit est-là dans son cercueil en bois de palette posé sur une table. Il porte toujours son joli petit bonnet blanc et il est enveloppé dans sa couverture. Le mot de sa grande sœur est toujours là. Décrire ce que je ressens à cet instant est inimaginable... Voir son enfant dans un cercueil, c'est la pire des douleurs. Je me laisse aller à pleurer, à le regarder pour la dernière fois. Je lui parle, même si je sais qu'il n'est plus là depuis longtemps.

 

On tape à la porte, c'est l'officier de police. Il vient refermer et sceller le cercueil. Toutes ces images inimaginables sont enregistrées dans ma tête, je ne les oublierai jamais, elles sont gravées pour toujours ! Je me revois debout, observant les deux pièces du cercueil s'assembler entre elles pour toujours, puis ce tout petit cercueil être porté dans le corbillard. On nous fait signe de suivre le véhicule jusqu'au crématorium. J'ai la gorge nouée, mon amie conduit, je ne suis pas en état. Elle connaît la route.

Nous arrivons dans le dernier lieu. Nous sommes installées dans une salle, cette fois beaucoup plus lumineuse, il y a des fleurs artificielles dans un grand vase posé juste derrière le cercueil de mon bébé. L'endroit est paisible et calme. J' en profite une dernière pour prier auprès de lui, un prêtre se joint également à nous pour faire une prière, puis il s'en va et nous discutons avec mon amie en attendant l'heure.

 

10 h 30, c' est l' heure des adieux ! Ils viennent chercher le cercueil pour la crémation. J'ai le cœur brisé ! L'étape finale !

Je regarde ce cercueil partir les yeux remplis de larmes et je pense à tout ce chemin parcouru, toutes ces montagnes russes, cette détresse vécue. Je me demande après tout ça est-ce qu'un jour, j'arriverai à sourire à nouveau ?

Est-ce que je vais réussir à me pardonner ?

Cette colère, et cette douleur en moi, vont-elles disparaître ?

Je n'y crois pas ! 

 

Je remets l'urne de Manurai au personnel du crématorium. Le responsable m'annonce un délai de 2 h environ avant de pouvoir récupérer les cendres de mon bébé !

Pour ne pas attendre sur place, mon amie me propose d'aller dans un magasin acheter des bougies, un cahier pour écrire et raconter, un album pour coller les photos, des stickers pour décorer mon album, un cadre photo... Elle m'épate, elle a les mots dont j'ai besoin, le réconfort qu'il me fallait. J'achète également deux cahiers pour chacune de mes filles afin qu'elles puissent aussi s'exprimer de manière artistique par le dessin ou l'écriture.

Ça me fait du bien, quelques jours auparavant, j'avais acheté une jolie boîte ou j'avais déposé à l'intérieur les petits souvenirs de Manurai, son bracelet de naissance, ses empreintes, mon bracelet d'hospitalisation, quelques photos d'échographies, des dessins que les filles ont fait pour leur petit frère, un doudou que j'avais cousu avec les restes de tissus de sa couverture !

Honorer son passage sur terre, et sa présence à jamais dans nos cœurs, tellement importants dans le processus du deuil périnatal, créer des petites choses qui nous font du bien !

 

​Nos achats terminés, nous retournons au crématorium, il est 12 h 30. 

 

Tout est terminé, on me remet l'urne de mon bébé, avec un numéro de pierre tombale et un certificat d'identification. On m'explique la suite pour la dispersion des cendres, ce qui est interdit. Pour le moment, je n'ai pas prévu de le faire, nous attendrons le retour de Manu, se sera un moment que nous vivrons tous ensemble.

Nous partons, la boucle est bouclée ! Je suis soulagée et en même temps triste... " Éteinte " est le mot ! Je me sens privée de joie, de sourires, j'ai mal. Nous arrivons à la maison, il est 13 h 30, mon amie s'en va. Je vais aller chercher mes filles chez ma mère.

 

Lorsque je les retrouve, les questions tombent : 

"Où étais-tu maman?"

Et puis je leur explique que maman est allée chercher Manurai, qu'il est à présent dans l'urne que je leur montre, et qu'aujourd'hui est, un jour spécial, nous allons l'accompagner au paradis !

" Je suis allée chercher des bougies funéraires au magasin! Nous allons en allumer quatre. Une de la part de papa et les trois autres de notre part. Les bougies vont servir à éclairer le chemin de votre petit frère pour monter au ciel. Lorsqu'elles s'éteindront, c'est qu'il est arrivé au paradis !"

 

C'est mon amie qui m'a soufflé cette tradition... Elle est tellement belle et elle adoucit nos cœurs ce jour-là. Nous passons l'après-midi à confectionner des petites choses. Je leur donne également les deux cahiers. Tia écrit et Eva dessine. Elles sont ma force, elles m'apprennent la résilience et leurs sourires rallument mon cœur lorsque je suis à leurs côtés... Par la suite nous avons poursuivi nos rituels, jour après jour parfois avec des larmes et parfois sans. Ce sont nos rituels qui nous ont aidé à avancer, à nous apaiser.

AUJOURD'HUI

 

Un an après et avec du recul, je me souviens de ce chemin qui a été, qui sera le nôtre pour toujours. Chaque jour depuis, a été un combat pour ne pas sombrer et chercher le meilleur au milieu de cette douleur. Le jour d'après puis la semaine, le mois et désormais l'année. Jour après jour, un pas après l'autre.

Toutes ses montagnes parcourues parfois avec difficultés puis avec courage mais par-dessus tout avec un amour immense. Cet amour qui nous a permis de sortir la tête de l'eau, d'ouvrir les yeux. Car il y a eu de la tristesse et beaucoup de colère envers moi-même, envers Manu, de l'incompréhension aussi... Et puis cette victoire, la nôtre, après de multiples remises en question, des tabous brisés, de la communication! La victoire de l'acceptation, de la résilience, et du lâcher-prise!!! Lâcher ce poids qui n'encombre que nous. Cela nous aura appris à nous ouvrir, comprendre les besoins de chacun et délester nos croyances ancrées! Permettre à l' autre d'évoluer à son rythme. Redevenir acteur de sa vie et non spectateur. Après tous ces mois d'introspection, de voyages, d'expéditions, nous avons choisi d'arrêter de nourrir notre peine, mais plutôt de faire grandir quelque chose de plus fort et de beaucoup plus grand que cette douleur, notre amour !

Toute cette souffrance n'a pas été vaine. Ce petit ange nous aura montré le chemin, il nous a changé à tout jamais, et il sera présent dans nos cœurs pour l'éternité. Nous continuerons de le faire vivre dans notre quotidien. Il est notre leçon !

Il est certain que j'ai traversé un désert qui n'a pas été évident. Je me suis retrouvée face à des silences, des portes fermées, des maladresses, de la gêne, de la solitude, de l'incompréhension. Aujourd'hui et quotidiennement, je dois me battre pour faire entendre ma voix de maman endeuillée, pour faire exister le deuil périnatal, pour passer au-dessus des jugements, car c'est beaucoup plus facile de juger que de comprendre.

J'ai quitté mon travail afin de me former au développement personnel et aider à mon tour, faire quelque chose qui me passionne et qui m' habite !!! J'ai choisi d'emprunter un autre chemin que celui qui m' était tout tracé à l'avance ! On peut tous choisir ce que l'on veut faire de notre vie. Heureusement, Manu, ma sœur et une petite poignée de personnes me soutiennent et m'encouragent à chaque étape, je tiens à les remercier du fond du cœur, elles se reconnaîtront, j'en suis sûre !

 

Aussi, depuis avec les filles, nous avons parcouru quelques kilomètres de voyages. Parfois avec Manu parfois sans lui. Nous profitons dès que nous en avons l'occasion. Moi qui suis une angoisée des longs trajets en voiture, j'essaye de vaincre mes peurs et nous partons régulièrement à l'aventure toutes les 3.

D'abord, nous avons sillonné notre France puis nous avons étendu nos expéditions à l'Europe.

Nous avons découvert les chiens de traîneau de Serre-Chevalier en janvier 2022. En février les pistes de neige de Gréolières et les magnifiques chevaux sauvages et rennes de la réserve des monts d'azur. En avril avec Manu, nous nous sommes rendus dans notre belle capitale, Paris et son parc Disney. En mai 2022, nous avons crapahuté au Colorado Provençale et nous avons dormi en pleine nature pour la première fois, à l' intérieur d' une yourte à Saint-Michel l'observatoire.

En juin, c'était la découverte de la magnifique petite sœur de Majorque, la belle Minorque, cette île encore sauvage, gorgée de paysages à couper le souffle !

En août l'Ardèche, puis l'Auvergne !!!

Et en septembre Ouarzazate, une expérience avec mes deux filles tellement enrichissante remplie de sagesse, de calme et d'authenticité.

 

Voilà ce que je garde, voilà ce que je veux nourrir, cette envie folle de vivre, cette envie que mon bébé m'a donné en nous quittant. Au milieu de ce deuil fracassant, il a rajouté de la couleur. Et pour cela, nous allons l'honorer, car il le mérite. Son départ ne doit pas rester douloureux, mais il doit représenter l'amour que nous lui portons, et cela, au-delà de tout! 

Ce que je retiens aujourd'hui, c'est que la vie en vaut la peine. Au milieu de cette épreuve se trouvait un cadeau, notre renaissance, même s'il y a un an, je la vivais comme le drame le plus horrible de toute ma vie! Aujourd'hui, je suis portée par cette douloureuse expérience et j'en fais une force. Cette force qui va me permettre d'aider d'autre famille comme la mienne. Mon histoire pour leur dire qu'ils ne sont pas seuls, je suis là pour les guider dans ce tunnel que j'ai déjà traversé et que je continue d'explorer.

 

Pour finir, je tiens à remercier une nouvelle fois, ces quelques personnes qui m'ont aidé, par un mot, une attention, un appel, une discussion, un repas, un soutien quand je flanchais. Il n'y a pas de hasard, ces nouvelles rencontres sur mon chemin, ces âmes bienveillantes qui m'ont porté quand il le fallait, je ne les remercierai jamais assez ! 

Un merci également à toutes les personnes qui liront ces lignes et aussi celles qui me feront l'honneur de me laisser un petit mot d'encouragement.

 

Merci du fond du cœur.

Virginie

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